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Quelle stature, quelle beauté ! La première apparition de Ventura, géant noir aux cheveux blancs, le regard sombre et perçant, vêtu comme un prince, est stupéfiante. Sa silhouette surgit le long d'un vieux mur jauni du quartier en ruines de Fontainhas, à Lisbonne, dont Pedro Costa a filmé la démolition cinq ans plus tôt, dans son film Dans la chambre de Vanda.
EXCELLENT
Les immigrés cap-verdiens du quartier de Fontainhas ont été relogés dans des HLM neuves, et se sont vu, dans le même mouvement, déposséder de leur unique richesse : le sentiment d'appartenance à une communauté de destin, fut-elle celle des parias.
De retour auprès de ces personnages, Pedro Costa fait un pas de côté par rapport au registre documentaire de Dans la chambre de Vanda. Autour de Ventura, vieux maçon qui va et vient entre l'ancien et le nouveau quartier, et qui se proclame père de tous ceux qui veulent devenir ses enfants, il esquisse une proposition de fiction qui se matérialise dans la parole. Sans renoncer à son exigence plastique, à ses plans fixes fascinants dans lesquels le temps se suspend, Costa sculpte le verbe documentaire de manière littéraire et obtient de ses acteurs non professionnels qu'ils s'expriment avec une diction quasi mystique.
En avant jeunesse fait la peinture du rêve impossible de refondation d'un collectif disloqué par la logique des sociétés occidentales. Isolés des autres par les blanches parois de leurs nouveaux logements standardisés, les habitants de Fontainhas survivent. Des morts-vivants en sursis, comme Vanda, la guerrière trash autour de laquelle gravitait un petit monde, et qui carbure désormais à la méthadone. Elle a eu une fille, mais pas le droit de l'élever. Bouffie, elle fait des ménages, passe le plus clair de son temps allongée sur son lit devant la télé. "J'ai l'impression d'être en deuil de moi-même", dit-elle à Ventura.
Trop grand pour les embrasures de porte des petites cages à lapin dans lesquelles on veut le parquer, Ventura fait vibrer chaque endroit de sa présence, de son verbe envoûtant, de la longue et dure histoire d'ouvrier émigré dont il est chargé. Il est celui qui panse les plaies, écoute, invente une belle lettre d'amour pour l'ouvrier vivant loin de chez lui.
MURS TROP FINS
Ventura est l'esprit de la révolte, qui exige pour les siens le droit à la dignité, à l'art, à la poésie, à la fiction. La présence de son corps de géant dans le vide d'un appartement témoin fait exploser à l'image l'indignité de cette entreprise de relogement. Alors qu'on lui énonce, comme à un enfant, le règlement des lieux et les sanctions qui lui sont attachées, il quitte la pièce en silence, laissant l'employé municipal poursuivre seul sa litanie sèche. Il exige "beaucoup plus de chambres", pour y loger "tous ses enfants", méprise la demande de papiers qu'on lui oppose en retour et répond, à la question du nombre de personnes dont il a la charge : "Je ne sais pas encore."Ventura apparaît plus à sa place sur le canapé d'un musée de Lisbonne, trônant comme un seigneur entre les oeuvres d'art. Il est pourtant refoulé du lieu par l'un des siens, un Cap-Verdien qui a troqué sa misère matérielle contre un travail de gardien chargé de maintenir ses frères de classe à distance des beautés du monde. Un pauvre parmi les pauvres, qu'il va adopter comme les autres dans le cadre luxuriant d'un parc de la ville.
Ventura ne reconstituera pas la communauté dont il rêve. Les murs des HLM sont trop fins, les pièces trop petites. Mais en opposant son projet de famille rêvée au rouleau compresseur du monde contemporain, il trace un trait d'union entre les êtres.
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