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BERLIN ENVOYÉ SPÉCIAL
Malgré sa réputation de festival politique, la Berlinale n'avait jamais fait concourir de documentaire. C'est chose faite pour cette 58e édition, avec Standard Operating Procedure, le film qu'Errol Morris a consacré aux photographies des sévices infligés aux détenus de la prison d'Abou Ghraïb en Irak. Mais le film, présenté le 12 janvier, a reçu un accueil mitigé, laissant une impression de malaise. C'est dans une section parallèle, le Panorama, qu'on pouvait trouver un film tout à fait éclairant sur l'intervention américaine : Full Battle Rattle, qui suit des manoeuvres dans le désert du Mojave, transformé pour l'occasion en petit coin d'Irak.
Il y a vingt ans, avec The Thin Blue Line, Errol Morris appliquait aux protagonistes d'un fait divers les méthodes de la fiction - cadrages et éclairages élaborés, musique de Philip Glass, reconstitution des épisodes évoqués. Il a depuis repris ce format pour un passionnant portrait de Robert S. McNamara, secrétaire à la défense pendant la guerre du Vietnam, et l'applique aujourd'hui à l'un des épisodes les plus sinistres de la guerre en Irak.
Comme par ailleurs, Morris s'intéresse avec passion aux images, à leur rapport à la réalité et à leur spectateur (il tient sur le site du New York Times un blog consacré à ce sujet), on attendait beaucoup de Standard Operating Procedure. D'autant que le cinéaste a obtenu les témoignages de militaires américains qui aujourd'hui sont en liberté après avoir été condamnés pour les sévices qu'ils avaient eux-mêmes photographiés.
On voit ainsi Lynndie England, la femme qui tenait un homme nu en laisse, revenir sur cette période de sa vie, qu'elle transforme en chanson de country and western : "C'est à cause d'un homme", se défend-elle. On entend d'autres excuses, et il se dégage une fascination morbide de ces visages filmés comme ceux des stars d'Hollywood (le film est tourné en Cinémascope) qui alignent des banalités sur fond musical (cette fois c'est Danny Elfman qui a composé une partition très similaire à celles qu'il a offertes à Tim Burton), qui ne font qu'obscurcir encore le mystère de l'infamie à laquelle ces jeunes gens ont succombé.
La faute au temps qui passe, sans doute (la révélation du scandale date de l'été 2004), qui leur a permis de mettre au point leur discours. Celui-ci constitue l'horizon du film, au-delà de ces pauvres mots il y a le monde que ces soldats des deux sexes ont quitté pour s'engager et la société militaire dans laquelle ils ont vécu, dont on pressent qu'elle ne ressemble plus en rien aux armées du passé. Sur ces sujets, le film n'apporte pas d'informations nouvelles.
Enfin, il utilise de façon très risquée les images prises à Abou Ghraïb, collant de si près au point de vue des tortionnaires qu'il finit par faire douter de l'humanité des victimes dont on voit encore et encore les corps dénudés et les visages masqués par des sacs en plastique ou des sous-vêtements.
Full Battle Rattle, de Tony Gerber et Jesse Moss, réussit en revanche à mettre face à face Américains et Irakiens. Dans le désert de Californie, le département de la défense a fait construire la ville irakienne factice de Medina Wasl. Là, des unités de combat se succèdent avant de partir pour l'Irak. En face d'elles, elles trouvent des réfugiés irakiens aux Etats-Unis à qui l'armée a assigné des rôles : notable chiite (rôle tenu par Bassam Kalasho, un épicier quinquagénaire qui se plaint avec humour d'être maire adjoint d'une ville qui n'existe pas depuis quatre ans), terroriste sunnite, mère au foyer.
Dans un bureau, des technocrates élaborent des scénarios et, dans la poussière, soldats et réfugiés les exécutent sans jamais en connaître les péripéties.
Tourné en vidéo numérique de qualité moyenne pendant l'été 2006 (il faisait aussi chaud dans le désert du Mojave qu'en Irak), le film suit strictement la chronologie d'un exercice qui passe par toutes les phases qu'à connues jusqu'ici l'intervention américaine en Irak : l'accueil des libérateurs, la montée de l'insécurité, la guerre civile. Seule la dernière - le retrait des troupes après le rétablissement de l'ordre - relève toujours de la fiction.
Cette situation produit des images à la fois familières et étranges, qui démontrent, sans qu'il y ait besoin d'interviews ni de commentaires, la distance entre les intentions des Américains qui s'apprêtent à partir en Irak et leur résultat pour les Irakiens dont les plus chanceux ont réussi à entrer aux Etats-Unis et à se faire embaucher comme habitants de Medina Wasl.
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