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Critique

"Julia" : cavale funèbre au féminin

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Tilda Swinton dans le film franco-américain d'Erick Zonca, "Julia".
STUDIO CANAL
Tilda Swinton dans le film franco-américain d'Erick Zonca, "Julia".

Une femme imbibe l'écran dès la première scène, une femme imbibée d'alcool, trop maquillée, yeux vitreux, ivre du pouvoir qu'elle peut avoir sur les cadres à cravate dénouée qui s'affalent dans un bar enfumé, grisée surtout de pouvoir s'oublier, ignorer ses problèmes, plonger quelques heures dans un trip d'où elle resurgira le lendemain matin avec la gueule de bois, le rideau de scène tombé sur son one woman show dérisoire et funèbre.

Quand on la voit, au petit matin, jetée par un mâle dont elle ne reconnaît pas le visage, titubant sur ses talons aiguilles et rajustant sa culotte, grande bringue rousse mal attifée dans sa robe froissée, on pense à deux comédiennes américaines ayant irradié l'écran de leur présence : Barbara Loden, la femme dans tous ses états de Wanda, qu'elle avait elle-même réalisé, surprise au lit avec un voyageur de commerce qui tente de filer à l'anglaise tandis qu'elle ronfle sur l'oreiller. Gena Rowlands, la femme sous influence des films de John Cassavetes, corps voué à la dépense excessive, presque théâtralisée, grand châssis en proie à la fièvre, au plaisir d'un soir, à l'ébriété nécessaire pour compenser le vide existentiel et favoriser le don de soi sans états d'âme.

Si l'on pense d'emblée à ces deux séduisants monstres sacrés, avant même de savoir que l'intrigue de Julia va ressembler (un peu) à celle de Wanda et (beaucoup) à celle de Gloria, où Gena Rowlands se retrouvait en cavale avec un môme portoricain que la Mafia a rendu orphelin, c'est parce que la présence de la flamboyante Tilda Swinton est telle qu'on n'imagine pas le film sans elle, sa façon de chanceler, de faire trembler ses mâchoires, parler avec du coton dans la bouche, fumer de façon compulsive, se mouvoir comme une girafe nerveuse, vibrionnante.

Donc, elle s'appelle Julia. Grande gueule, coupée de ses amis, virée de son boulot, prompte à l'injure, bourrée de dettes, elle est la nouvelle héroïne d'un cinéaste attiré par les êtres en marge. Dans La Vie rêvée des anges (qui avait valu à Elodie Bouchez et Natacha Régnier un double prix d'interprétation à Cannes), Isa et Marie étaient deux jeunes femmes paumées, rebelles à une vie de galère. L'apprenti boulanger du Petit Voleur tentait d'échapper à son destin de laissé-pour-compte en rejoignant la pègre. Julia, elle, croit tout à coup pouvoir annuler sa déchéance lorsque sa voisine lui propose un "coup".

Cette illuminée, un rien mégalomane, que ses troubles rendent peu fiable, et que Julia a croisée aux Alcooliques anonymes, lui raconte qu'on lui a confisqué son fils, qu'elle a besoin d'une complice pour le récupérer, le kidnapper au grand-père milliardaire... Julia, dès lors, se lance dans une escalade de manipulations, une fuite en avant qui semble sans issue, mais au fil de laquelle son appréhension des autres va changer.

Julia est l'histoire en abîme d'une femme déterminée à gruger tout le monde et qui se retrouve prise dans les nasses de l'action, dépassée par ce qu'elle a aveuglément mis en branle, l'histoire d'une menteuse piégée par ses mensonges, l'histoire d'une kidnappeuse kidnappée. Croyant doubler son informatrice, croyant pouvoir agir masquée, croyant pouvoir récupérer sa rançon avec autant de facilité que dans les thrillers où la consigne des gares a l'air d'avoir été inventée pour cela, elle fonce, ne lâche rien, s'empêtre, finit dans un cul-de-sac au Mexique, cernée par des crapules qui inversent les rôles.

L'originalité du scénario est de faire de cette femme une cynique, trop préoccupée par sa survie pour esquisser la moindre compassion. Draguée par un type dans un café de Tijuana, elle se laisse distraire, ne pense plus qu'au trouble de la sensation présente, oublie de surveiller le môme qui est devenu sa seule monnaie d'échange. Dénuée de tout instinct maternel, elle enferme le gamin dans son coffre, le ligote, l'assomme de somnifères, l'abandonne dans le désert, le malmène, le houspille, et cependant cette femme ne nous est jamais antipathique. Elle devient même presque héroïque à la fin, dans l'infernale toile d'araignée où elle s'est fourrée.

Erick Zonca est trop malin pour imaginer une issue totalement rédemptrice, mais nous laisse réfléchir aux acquis de cette épopée initiatique. Son film n'est pas sans défauts. Quelques longueurs dans un récit pourtant truffé d'ellipses, sans doute parce qu'il durait 4 h 30 au départ. Un jeu assez inexistant chez le gamin. Mais il y a Tilda Swinton, sa surenchère de bla-bla et la course éperdue de son corps qui s'épuise, un scénario tordu, une action à l'américaine dans des décors qui évoquent parfois les photographies de Nan Goldin. Ce n'est pas rien.


Film franco-américain d'Erick Zonca avec Tilda Swinton, Saul Rubinek, Kate del Castillo, Aidan Gould. (2 h 20.)

Jean-Luc Douin
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Vos réactions
Le Mosellan :
«
Le film se déroule dans une ambiance névrotique assez lourde.L'actrice joue un rôle difficile.Son jeu ne repose pas,c'est le moins qu'on puisse dire,sur la nuance.C'est en continu le max en angoisse existentielle.Une emphase,sinon du pathos,qui finit par nuire à la crédibilité.L'action se balade de crise en crise pour se résoudre toujours en cri.Le même que celui d'Edvard Munch.Ca livre un chef-d'oeuvre en peinture,mais le pire au cinéma.