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Ce n'est pas une ville, c'est un disque. Un album de vinyle noir qui fut un échec commercial à sa sortie, en 1973, tout en marquant profondément une génération. Un roman en chansons qui emmenait ses personnages dans un lieu qui restait alors à l'écart du monde, une ville divisée et triste. Son créateur, Lou Reed, a ressuscité Berlin sur scène en 2007 au Saint Ann's Warehouse, établissement culturel de Brooklyn (Le Monde des 25 et 26 juin 2007). L'ordonnancement de ce rituel fut confié à un ami du musicien, le peintre et cinéaste Julian Schnabel.
À VOIR
Celui-ci se souvient qu'en 1976, alors qu'il vivait à Cologne, il s'était identifié aux personnages de Berlin, à commencer par Caroline, la mère célibataire et héroïnomane. Plus tard, il lui était venu le projet de mêler le disque de Lou Reed à son autobiographie Nicknames of Maitre D's (sobriquets de maîtres d'hôtel) pour en faire un film, qui n'a jamais vu le jour.
Finalement, alors qu'il travaillait déjà à l'adaptation du Scaphandre et le Papillon, le livre de Jean-Dominique Bauby, Julian Schnabel a été contacté par Susan Feldman, qui dirige le Saint Ann's Warehouse. Coiffé de sa double casquette de cinéaste et de peintre, il a réalisé la scénographie et assuré la captation du concert. Il a en outre demandé à sa fille Lola de tourner quelques séquences, projetées derrière les musiciens.
LA PEUR DE LA MORT
Cet avatar cinématographique de Berlin arrive sur les écrans, et l'on découvre un beau moment de musique filmée, qui prend sa place aux côtés de classiques du genre - The Last Waltz (Martin Scorsese et The Band), Stop Making Sense (Jonathan Demme et Talking Heads). Julian Schnabel, qui avait rêvé d'un autre film, a tiré parti de la pénurie (le budget scénographique s'élevait à 16 000 dollars) pour réaliser un portrait intime de l'auteur plutôt qu'une représentation de l'oeuvre.
Berlin aurait pu se prêter à l'exercice. Publié au moment où le rock tournait définitivement le dos à l'utopie, l'album de Lou Reed est un récit découpé en chansons-séquences, l'histoire d'une femme seule, dans une grande ville. Il ne reste rien du chic autodestructeur du Velvet Underground (le groupe qui fit de Lou Reed le père fondateur du rock moderne), seulement la souffrance, la peur de la vieillesse et de la mort.
Joué par des musiciens associés aux excès virtuoses du rock classique (le bassiste Jack Bruce, le batteur Aynsley Dunbar), produit par Bob Ezrin, jusqu'alors associé aux excès histrioniques d'Alice Cooper, Berlin était contre toute attente un disque sobre, économe de ses moyens, ravageur dans ses effets.
NUDITÉ DES VISAGES
Sur scène, Lou Reed a repris presque note pour note les arrangements originaux, et les musiciens qu'il a réunis autour de lui (de la distribution de 1973, il ne reste que le guitariste Steve Hunter et Bob Ezrin, qui assure la direction musicale) se contentent d'exercer leur profession - la dramaturgie est inexistante.
Julian Schnabel s'est attaché à cette nudité des visages et des gestes, à filmer un sexagénaire qui revient sur une oeuvre qu'il a composée alors qu'il entrait dans l'âge adulte. C'est aussi Schnabel qui a suggéré que Reed ajoute en post-scriptum une étrange chanson, Rock Minuet (extraite de l'album Ecstasy, 2000) pleine de sang et de références à la tragédie grecque.
Parmi les rock stars, Lou Reed n'est pas la plus sympathique. Il y avait d'ailleurs dans les chansons de Berlin telles qu'on les entend sur l'album original une part de cruauté, de sadisme, dans la description minutieuse de la déchéance du personnage central. Aujourd'hui, elle a cédé la place à une espèce de sérénité mêlée de compassion.
En filmant Lou Reed, Julian Schnabel réussit à la fois son travail de documentariste - on voit l'artiste au travail, comme il est aujourd'hui - et à suggérer l'oeuvre de fiction qu'est aussi Berlin. A l'écran, la part scénique du travail du réalisateur du Scaphandre et le Papillon reste aussi sommaire qu'elle apparaissait sur scène, mais la frustration qu'engendrait alors cette pauvreté est très largement atténuée par l'attention que la caméra porte aux musiciens présents sur scène, à commencer par Lou Reed.
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