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Il y a quelque chose qui s'est passé avant que Le Premier Venu ne commence et qui ne sera jamais éclairci. La jeune Camille a-t-elle été larguée, après une relation sexuelle consentie, par cet espèce de loubard prénommé Costa, ou bien l'a-t-il violée ? S'enfuit-il parce que les filles, pour lui, c'est une nuit et voilà, ou... Il semble que pour lui il n'y ait aucune différence. "Je t'ai juste baisée", dit-il, pour justifier sa dérobade, et peu lui importe que ce fût fait de gré ou de force. Mais Camille n'entend pas le laisser filer. Pour quelle raison ? C'est ce que le film de Jacques Doillon nous invite à découvrir.
EXCELLENT
La confrontation se passe dans une ville de bord de mer où débarque le mauvais garçon, suivi comme son ombre par cette fille qui voudrait être à la fois sa mauvaise conscience, le détonateur d'une métamorphose, et celle qu'il regarderait autrement. De cette gare de Picardie à la hutte de chasseurs où se dénouera l'imbroglio, il y aura eu un ping-pong de désir-répulsion entre ces deux-là, agrémenté d'une partie de cache-cache avec un troisième larron, copain d'enfance de Costa, célibataire attiré par Camille, flic de surcroît.
Le tête-à-tête apparemment sans issue aura dérapé dans une prise d'otages, un vol de carte banquaire et une tentative de filer à l'anglaise avec une voiture volée, vers Roissy, destination le Canada. On aura vu surtout défiler tout ce à quoi est attaché le cinéaste : la demande éperdue d'amour d'une fille têtue, la mue d'un invalide du sentiment, l'irruption d'un intrus qui oblige les deux premiers à abattre leurs cartes, le déni de paternité et la culpabilité qu'il engendre, l'impulsion et la paralysie des corps, l'inflation verbale et le silence infirme. Sur bien des points, et pas seulement parce que Jacques Doillon est allé rechercher l'acteur qui y irradiait, Gérald Thomassin, Le Premier Venu évoque Le Petit Criminel (1990) : même profil du héros, inconséquent voyou, même obsession tardive chez lui de se reconstituer une famille. En effet, Costa, ce mal-aimant mal-aimé, maltraite son père, il a abandonné sa compagne et sa fille, et Camille va l'aider à se recomposer, à effacer cette identité de mauvais fils, mauvais père, pour le faire renouer avec ceux dont il a besoin.
Il peut se faire exempter de ses péchés, puisque "les trucs moches, c'est la vie qui les fabrique, pas nous". Mais, plus encore, c'est à La Drôlesse (1979) qu'il faut faire référence. La relation entre Camille et Costa, l'intimité qu'ils se créent dans la hutte, la rapidité avec laquelle l'agressée a fait sienne ce qu'elle appelle "notre histoire", en se forgeant une autre éthique que la morale commune dont elle se moque, sont au diapason de la complicité interdite entre la petite Mado et le kidnappeur qui la séquestre, leur construction d'un nid dans le grenier sordide, leur apprentissage d'une vie commune sous le regard bienveillant l'un de l'autre. Camille est la grande soeur de Mado, qui écrivait : "Excuse-moi, mais j'ai tellement besoin d'être aimée. Trouver les gestes, trouver les mots."
LA BERGÈRE ET LA BREBIS
Il y avait quelque chose de l'ordre de la récréation, dans La Drôlesse, que l'on retrouve dans le dialogue du Premier Venu : "- J'ai des courants d'air dans la tête ! - Tu es pour l'amnésie ? - Je m'excuse ! - C'est fait ! - Je te demande pardon si tu préfères ! - T'es pas doué pour la récitation !" Les personnages n'hésitent pas à plonger dans le Bescherelle pour conjuguer être et avoir, pour savoir si "aimer" c'est "se méfier". Il y avait aussi une foi dans la prière et dans la guérison mystérieuse. Le nouveau film de Doillon est une histoire de miracle, de résurrection.
Ce viol dont Camille accuse Costa est peut-être symbolique. Camille se sent niée par un expert en errances, un homme aux élans violents, poussé à crisper ses poings dans ses poches parce qu'elle sont vides. C'est cette fatalité d'être sans le sou qui le rend incapable d'une impulsion gratuite envers les autres, fautif d'abandon envers sa fille. Le viol c'est aussi la profanation du devoir paternel.
Quoi qu'il en soit, la relation qui s'est instaurée la veille entre elle et lui ne peut pas rester indélébile. Elle en verra sa vie bouleversée, et, de gré ou de force, lui aussi. Il ne s'agira jamais de vengeance, mais pour elle de pardon, pour lui de rédemption. Il s'agira pour la jeune fille de donner un sens à sa vie, et, pour celui qu'elle a choisi à cet effet (le premier venu, en l'occurrence le premier salaud venu), de déchirer son masque d'indifférence et de cynisme, de se laisser mener devant le champ de ses responsabilités. En un sens, Camille est ici une bergère illuminée et Costa une brebis égarée.
La Sérénade interrompue, de Debussy, octroie une légèreté à ces apprentissages. Il faut voir comment Camille regarde son élu, avec quelle intensité ! Il faut l'entendre rabrouer le flic épris d'elle en citant le malfrat en exemple : "Il est plus touché que vous... il rougit, lui... c'est presque... un ravissement !" Il faut noter cette maxime godardienne : "Perdre son chemin, c'est peut-être comme trouver la bonne route." Et admirer comment ces grands enfants arrivent à passer la frontière entre paumé(e) et apaisé(e). Qu'avez-vous à déclarer ? De l'amour.
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