Reportage

Croisière dans le Canada extrême

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Un ours dans la baie d'Hudson au Canada.
AFP/PAUL J. RICHARDS
Un ours dans la baie d'Hudson au Canada.

BAIE D'HUDSON (CANADA) ENVOYÉE SPÉCIALE

Prudents, les membres de l'équipage n'avaient rien promis. "Si nous avons de la chance, nous apercevrons peut-être un ours polaire", avaient-ils glissé à l'oreille des passagers au moment d'embarquer dans les Zodiac pour une première sortie en mer. Mais personne ne voulait trop y croire. Le Lyubov-Orlova, un petit navire de croisière d'origine russe, avait quitté la ville de Kuujjuaq, au nord du Québec, la veille au soir. Le voyage vers Churchill, à travers le détroit puis la baie d'Hudson, devait durer huit jours. On avait tout le temps.

Avion. Vols quotidiens Paris-Montréal, avec Air France (tél. : 3654) et Air Canada (0825-120-248), qui affichent des tarifs à partir de 633 euros. Egalement des vols sur Corsairfly, à partir de 384 euros, du 10 mai au 16 juin (0825-000-825) et sur Air Transat (0825-120-248).


Forfaits. Les croisières sont proposées en France par plusieurs tour-opérateurs (Aventuria, Comptoir du Canada, Compagnie internationale des croisières, Grand Nord Grand Large, Jetset, Kuoni, Mer et voyages, etc.). Voyageurs du Monde propose des formules au départ de Paris à partir de 5 100 euros par personne, en cabine double (08-92-23-63-63, ou www.vdm.com).

Croisière. Cruise North, propriété des Inuit du Canada, propose des expéditions en mer dans tout l'Arctique canadien. Huit départs sont prévus du 22 juin au 25 août, avec des circuits de huit à douze jours. Le trajet baptisé "Montagne des esprits" explore la côte nord du Labrador. "Exploration arctique" et "Odyssée arctique" parcourent le détroit et la baie d'Hudson et sont centrées sur la faune et la découverte de la culture inuit. "Aventure en terre de Baffin", qui emmène jusqu'à Iqaluit au Nunavut, passe davantage de temps dans des terres inhabitées. "Haut Arctique" est la croisière la plus septentrionale. Prix à partir de 4 395 dollars (2 840 euros), par personne en cabine double sur le pont inférieur, auxquels il faut ajouter entre 200 euros à 310 euros de taxes sur les vols. Départs de Montréal. Les expéditions ont lieu à bord du Lyubov-Orlova, qui transporte une centaine de passagers. Les annonces sont en anglais, mais de nombreux membres de l'équipe d'encadrement et conférenciers parlent français. Une ou deux sorties en Zodiac, en mer ou à terre, sont prévues chaque jour. Les participants doivent avoir une bonne forme physique (www.cruisenorthexpeditions.com et 001-866-263-32-20).

Lectures. Le site www.livres-polaires.com propose une sélection de livres par région du Grand Nord, qui sont également en vente à la Maison du Groenland, 15, rue du Cardinal-Lemoine, 75005 Paris, tél. : 01-40-46-05-14.
Le tome 2 d'Hummocks, de Jean Malaurie, est le récit de l'expédition de l'ethnologue dans l'Arctique central canadien. Collection "Pocket Terre humaine", 8,10 euros.
Guide Canada, Routard Hachette et Lonely Planet.

Renseignements. Office du tourisme, www.brochurescanada.com et www.decouvertecanada.fr.

Au bas de la falaise qui borde l'île Akpatok, le premier ours a surgi comme un comédien entre en scène. Cabotin, il s'est offert aux téléobjectifs braqués sur lui, prenant la pose. Une femelle et son ourson, plus farouches, ont traversé le paysage. De retour à bord du Lyubov-Orlova, avec leurs joues rougies par le froid et leurs yeux brillants d'excitation, les passagers ressemblaient à des gamins. Qui est déjà sorti déprimé d'un zoo comprendra cette euphorie devant des animaux en liberté. C'est pour ces quelques minutes qu'ils avaient entrepris ce voyage dans le Grand Nord canadien. Ils étaient récompensés, et ce n'était qu'un début.

Chaque sortie délivra son comptant d'apparitions. Sur Diana Island ont surgi des boeufs musqués aux trognes préhistoriques et aux pattes graciles. Au fond du fjord de Douglas Harbour, des caribous émergèrent de la brume grise. Le long des falaises du cap Wolstenholme, des centaines des milliers de guillemots de Brünnich livrèrent un feu d'artifice inattendu, traversant le ciel comme des étoiles filantes en piaillant à tout rompre.

Sur les rives de Walrus Island, la masse brune et malodorante de dizaines de morses chauffant leur gros corps au soleil fut à peine troublée de quelques spasmes étonnés à l'approche des embarcations. A la jumelle, leurs yeux noirs bordés de chair rouge sang semblaient tout de même furieux et leurs défenses agressives... A Churchill enfin, des dizaines de baleines bélugas glissèrent silencieusement à la surface de l'eau, formant cortège autour du navire qui gagnait son dernier port d'attache.

Pour tout cela, les passagers ont stoïquement supporté quelques inconvénients : la morsure du vent, les moustiques féroces, le mal de mer. Dans la traversée finale de la baie d'Hudson, le bateau tanguait si fort que les bagages valsaient dans les cabines. Dans les cuisines, les cuistots ont manqué plusieurs fois de s'ébouillanter. Les courageuses serveuses russes ont tout de même continué le travail, s'accrochant aux tables fixées au sol, confisquant les verres à pied et remplaçant les assiettes par des bols.

Si les passagers étaient d'abord venus pour les animaux, ils trouvèrent aussi autre chose. De grands espaces gris bleu, des déserts de pierre recouverts d'une végétation rabougrie mais émouvante, tant la vie doit se battre pour subsister dans ce monde où le soleil est rare. Les arbres d'âge vénérable y mesurent quelques centimètres de haut. Les fleurs, modestes taches de couleur, restent blotties près du sol. Seuls prospèrent des mousses et des lichens noirs, bronze ou dorés, où les pieds s'enfoncent délicieusement.

LE CONTRÔLE DE SA DESTINÉE

Ils rencontrèrent surtout des hommes. La compagnie Cruise North, qui existe depuis trois ans, a été créée par la Makivik Corporation, dont l'objectif est le développement économique des habitants du nord du Québec, le Nunavik. Cette terre immense, moins connue que sa voisine septentrionale le Nunavut, est également habitée par des Inuit. Ils sont quelques milliers, répartis dans quinze villages situés près des côtes, séparés par des centaines de kilomètres. La moitié de l'équipe d'encadrement des croisières est originaire du Nunavik, et tente de lever le voile sur ce monde.

Une escale avait été prévue dans le village de Kangiqsujuaq, 590 habitants. Les employés de la mairie firent visiter les lieux avec fierté. Au centre du village se dresse le Northern Store, appartenant à la compagnie commerciale de la baie d'Hudson. Fondée, en 1760, pour le commerce de la fourrure, elle fut longtemps la seule présence occidentale dans ces terres. On passa aussi devant le supermarché, l'église, le "congélateur communautaire" où est stocké le produit de la chasse, la piscine, l'école, la caserne des pompiers.

Au musée local, un vieux chasseur raconta quelques pans de sa vie, plastronnant un peu. Il avait "mis au monde beaucoup d'enfants" et "tué dix ours". "Dans le passé, la vie était plus difficile, racontait Naalak Nappaaluk. Il fallait nourrir sa famille, si on ne chassait ni morse, ni baleine, ni phoque, on était en danger. Tout était une question de vie ou de mort." Aujourd'hui, les Inuit habitent dans de petites maisons de bois surchauffées et surfent sur Internet. Mais ils chassent toujours, par tradition, par nécessité aussi. Les denrées en vente au magasin coûtent 50 % plus cher qu'à Montréal. Motoneiges et fusils ont détrôné les traîneaux et les harpons.

Les villages du Nunavik sont récents. Les chasseurs, autrefois nomades, se sont sédentarisés autour des comptoirs de traite et des écoles, où les missionnaires catholiques commencèrent à scolariser les enfants dans les années 1950. Ce changement brutal de mode de vie a laissé des traces. Le suicide est fréquent et l'alcoolisme endémique, malgré la prohibition. "Avant, les gens avaient un rôle, ils étaient chasseurs, explique Jason Annahatak, 26 ans, l'un des membres de l'équipe d'encadrement de l'expédition. Maintenant, ils ne savent plus qui ils sont."

Jason reste malgré tout optimiste. La jeune génération, dit-il, est à l'aise dans le monde contemporain, mais attachée au passé. "On n'essaie pas de vivre comme dans les années 1920, mais on garde la langue, les coutumes, tout en faisant partie du monde moderne. Nous devons nous adapter et faire preuve de détermination", affirme-t-il. Un statut d'autonomie pour le Nunavik, sur le modèle du Nunavut, est en discussion.

Mais, au moment où ce peuple tente de reprendre le contrôle de sa destinée, son environnement connaît des changements d'une rapidité sans précédent. L'impact du réchauffement climatique est palpable aux pôles. La banquise régresse. Selon certains scientifiques, il pourrait lui arriver de disparaître l'été à partir de 2020. Et, avec elle, l'habitat principal des ours polaires. "Moins de glace signifie moins de possibilité de chasser les mammifères marins, donc moins de nourriture et moins d'oursons", explique Brenda Saunders, une conférencière spécialiste des ours polaires.

La répartition des phoques, des baleines, des morses, de tout l'environnement familier de ces populations, pourrait aussi être affectée. Et le sol lui-même, gelé en permanence, se dérobe sous les pieds des Inuit. De tout cela, les passagers avaient bien sûr entendu parler. Cette fois, ils le virent et, pour la première fois sans doute, comprirent les conséquences de cette pollution venue de loin, de très loin, du Grand Nord.

Gaëlle Dupont
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