DERNIÈRE MINUTE
13h42
Un soldat français tué en Afghanistan par l'explosion d'une mine
Un militaire français a été tué, samedi 22 novembre au matin, et un second grièvement blessé par l'explosion d'une mine à une dizaine de kilomètres au sud de Kaboul, a annoncé l'état-major des armées à Paris. (AFP)
Reportage

El Calafate, "Finistère" argentin

Réagissez à cet article Réagissez Classez cet article ClassezImprimez cet article ImprimezEnvoyez cet article par e-mail EnvoyezPartagezPartagez
Partager :
Facebook
Scoopeo
del.icio.us
Digg!
BlogMarks
Wikio
Viadeo
Le coeur et l'esprit de la Patagonie sont concentrés sur cette terre de glaciers.
D.R.
Le coeur et l'esprit de la Patagonie sont concentrés sur cette terre de glaciers.

EL CALAFATE (ARGENTINE) ENVOYÉE SPÉCIALE

Le bout du bout du monde. Presque un "Finistère". Une terre de fuite, de foudre, d'exil. Une terre d'oubli, d'espoir, de lutte. Balayée par des vents démoniaques, colonisée par une steppe aride et rarement souriante, creusée par des lacs d'opale laiteuse, hérissée de glaciers millénaires et parsemée d'estancias de tôles blanches qui élèvent, sur des milliers d'hectares, moutons, vaches, chevaux, en craignant la voracité des pumas.

Repères. El Calafate est idéale pour explorer la Patagonie : randonnées à pied, à cheval, en 4 × 4. Le glacier Perito Moreno (du nom de l'explorateur Moreno) fait partie du parc national Los Glaciares, créé en 1937 et classé par l'Unesco au Patrimoine mondial de l'humanité.

Accès. De Paris à Buenos Aires, liaison quotidienne directe avec Air France (13 h 35 de vol et 5 heures de décalage horaire), à partir de 935 euros, en février.
El Calafate, à 3 000 km de Buenos Aires, est desservie par de nombreux vols d'Aerolinas Argentinas (2 h 45 de vol, tél. : 0800-907-747 et www.aerolineasargentinas.es) : compter 1 200 euros, de Paris. Egalement vols sur Iberia, via Madrid.

Forfaits. La Compagnie de l'Amérique latine propose circuits et séjours à la carte. Précisément, le séjour à El Calafate inclut le vol de Paris sur Iberia (via Madrid), deux nuits à Buenos Aires à l'Hôtel Panamericano, près de la rue Florida, une virée dans le delta du Tigre et quatre nuits en pension complète, à l'Hôtel Los Sauces (dans une suite). En prime, les excursions au glacier Perito Moreno, Lago Argentino, et toutes les activités sportives (randonnées à pied ou à cheval). Tél. : 01-55-35-33-57 et www.compagniesdumonde.com.
Autres formules, notamment chez Jet Set-Equinoxiales et Kuoni (en agences), Voyageurs du monde (www.vdm.com), La Maison des Amériques latines (www.maisondesameriques.com).



Etapes. Les hôtels ne cessent de se construire à El Calafate, mais peu ont le charme, le luxe, le raffinement discret de l'Hôtel Los Sauces, près de la rue principale.
Dix-huit chambres réparties dans trois maisons en bois décorées de meubles anciens, de matériaux des diverses régions d'Argentine, avec salons, cheminées et spa. Table exceptionnelle tenue par un grand et célèbre cuisinier, le chef Ramiro Rodriguez Pardo.
Tél : 0054-2902-49-58-54 et www.casalossauces.com.

Estancias. De nombreuses estancias ouvrent désormais leurs portes aux touristes durant la saison d'été et proposent des activités diverses, des promenades à cheval, de la chasse, de la pêche, voire la participation aux travaux de la ferme. L'association Estancias de Santa Cruz (www.estanciasdesantacruz.com) peut se charger des réservations.
Estancia Nibepo Aike,à 48 km d'El Calafate : la maison, fondée par un Yougoslave, sert, aujourd'hui, de maison d'hôte.
Au milieu de cette propriété de 10 000 ha (300 moutons, 1 200 vaches, 70 chevaux) domine le lac. Fax : 0054-2902- 49-27-97.

Lectures.
En Patagonie
, de Bruce Chatwin (Grasset, 2002, 314 p., 9,60 €), et Patagonie Express, de Paul Théroux (Grasset-Fasquelle, 2006, 504 p., 12,60 €).

Guides : Argentine, "Bibliothèque du Voyageur" (Gallimard, 384 p., 27 €), Argentine, d'Olivier Cartagena (Arthaud, 2002, 415 p., 17 €) ; Lonely Planet (304 p., 21 €) et Le Guide du Routard (Hachette, 340 p., 14,16 €).

Oublions Ushuaia, la maritime ! Préférons-lui El Calafate, la terrienne. "Far-south", comme on dit far-west. En plus fou. Plus éprouvant. Plus vertigineux. Coin de planète improbable, d'une âpreté fastidieuse et d'une splendeur sauvage. Arc-bouté à la Cordillère, épine dorsale du sous-continent américain, et survolé par le seigneur des Andes, prince de Patagonie : Sa Majesté condor.

El Calafate, donc. Du nom d'une petite plante de la steppe qui donne des fleurs jaunes au printemps. El Calafate, le coeur, l'esprit, l'essence de la Patagonie. Au nord d'Ushuaia et de la Terre de Feu, au sud de Bariloche avec ses airs de Suisse, à l'ouest des ports du littoral, plus peuplés, plus prospères. El Calafate, près du Chili mais si profondément argentine. Pionnière. Solitaire. Sauvage. Son histoire ? Ricardo Barreiro qui fut, des années durant, le secrétaire de la mairie, soulève avec effort ses paupières fatiguées. "Elle se précipite, señora ! Je crois même qu'elle s'emballe !" raconte le señor Barreiro.

Le gros homme lisse la moustache blanche qui lui tombe des deux côtés de la bouche. Sous sa chemise entrouverte, on devine une chaîne en or avec la croix des gauchos de la pampa. Dans sa main grasse, un mini-téléphone portable. "J'ai pas tout connu, bien sûr ! Car la ville, officiellement, a 80 ans. C'est le 7 décembre 1927 que l'Etat argentin en a décrété l'existence. Mais il n'y avait alors qu'une trentaine d'âmes." Disons qu'il fallait un point de ralliement, d'approvisionnement et de contrôle à la population des aventuriers et colons écossais, gallois, espagnols, roumains, yougoslaves débarqués dans la région par hasard et auxquels le gouvernement avait octroyé des terres d'élevage. Les convois de chariots tirés par des boeufs pour acheminer le cuir et la laine vers les ports avaient besoin, à l'aller comme au retour, de villes étapes.

El Calafate est donc née. Avec, très vite, une école, un commissariat, un juge et un médecin. En 1946, le village comptait 368 habitants. En 1969, 700. En 1982, lorsqu'y a débarqué le señor Barreiro, alors mince et sémillant, tout juste sorti de l'université catholique de Buenos Aires, et attiré par un poste de comptable pour le parc national des Glaciers, ils étaient un bon millier. "J'ai dû apprendre à supporter et à aimer le vent, le froid, la neige, la glace. Le bois à découper pour alimenter les poêles ; le courrier qui n'arrivait qu'une fois par semaine. Comme les fruits et autres aliments frais. Il n'y avait qu'une rue principale et il fallait attendre des heures pour avoir une ligne de téléphone. Des tas de pneus de secours pour affronter les pistes. De la patience envers les éléments. Et une solidarité formidable entre les habitants, car tout était compliqué." Tout ? "Tout ! Si vous saviez comme nous prenions soin de notre unique médecin !" La première femme de Ricardo Barreiro est repartie. Trop dur ! Elle a été remplacée par une solide Argentine, bien amarrée à El Calafate.

En 1989, des portions de route ont été goudronnées. En 1990 est arrivé le gaz. En 1996, l'aéroport international. En l'an 2000, la petite communauté comptait 4 000 habitants. Sept ans plus tard, ils étaient 22 000 ! La ruée vers l'or ? Le señor Barreiro secoue sa crinière blanche et ses yeux s'arrondissent comme des pièces de 1 peso : "Le tourisme !", dit-il. Silence. "Mais pas n'importe lequel !" Un tourisme propre, responsable, respectueux de l'environnement. Un tourisme qui a conscience du prix des ressources contenues sur ce territoire, jusque-là presque indemne, et qui tâche de transformer les visiteurs en militants de la protection de la nature.

Comment ne pas le devenir lorsqu'on se retrouve sur un lac, face à la muraille azur du glacier Perito Moreno, à quelques kilomètres d'El Calafate ? Ou, mieux, quand on le prend d'assaut, équipé de crampons lacés à nos chaussures, et guidé par un moniteur agile ? Stupéfiante escalade sur l'un des fleuves de glace (30 km de longueur, 5 km de façade !) les plus splendides, les plus vivaces de la planète ; l'un des rares qui ne recule pas et dont la masse n'a pas varié depuis le dernier millénaire. Mais qui vibre, gronde, craque, laissant se détacher du front qui donne sur le lac Argentino des blocs qui se fracassent en tombant dans l'eau et forment des icebergs aux formes animales.

On grimpe, les pieds en canard. On saute de minces crevasses semblables à des lasers turquoise. On se tortille pour pénétrer dans une caverne de glace, parfaitement transparente, avec des voûtes, des arches, des cristaux qui donnent un curieux sentiment de pénétrer la cité de cristal d'un conte d'enfant. C'est beau, c'est fragile, c'est irréel. Jamais rien vu d'aussi radicalement pur. D'ailleurs, les voyageurs qui, du belvédère, observent, d'aussi près que possible, la falaise abrupte du glacier de plus de soixante mètres de haut, ne peuvent détacher leurs yeux du phénomène. Vivant ! On le sent si vivant, condensé des forces préhistoriques de la nature dans lesquelles l'homme n'a décidément aucune partition à jouer.

Au sortir d'Al Calafate, le lac Argentino, des cygnes au col noir, des flamants roses à l'horizon. Une piste, de la poussière et de la caillasse. Land Rover obligatoire. Nous voici dans la steppe. Aucun talus, presque pas d'arbres, des épineux, la mata negra, le romerillo, qui ressemble au romarin, le neneo, dont les fruits donnent une saveur forte à la chair de mouton. Un silence écrasant. Et des ciels... Parfois, sur le bas-côté, deux roues de chariot et un portique indiquent l'entrée d'une estancia. C'est dans l'une d'elle - Nibepo Aike, on l'a déjà choisie - qu'on reviendra en Patagonie.

C'est dans l'une de ces grosses fermes établies au début du siècle dernier par des colons venus produire la laine dont manquait l'Europe qu'on prendra le temps de chevaucher les plaines infinies où sont dispersés les moutons, guidé par des gauchos peu diserts ; qu'on écoutera le récit d'un héritier du fondateur, qui participe à la tonte, au marquage comme à la sélection du bétail, mais réalise depuis peu que la transformation de la maison de ses grands-parents en maison d'hôte, finira, sur cette terre déshéritée, par être bientôt plus rentable.

Et c'est là, en buvant un maté, l'infusion locale, fasciné par le vol du condor dans un ciel tourmenté, qu'on méditera peut-être cette réflexion de Blaise Cendrars qui figure en exergue du grand classique de Bruce Chatwin sur cette région d'Argentine : "Il n'y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse..."

Annick Cojean