

Eric Le Breton, sociologue et maître de conférence à l’université Rennes 2, est l’auteur de « Domicile-travail, les salariés à bout de souffle ». Il y décrypte les difficultés rencontrées par les salariés et les solutions déjà mises en place. Une base de réflexion pour aller plus loin et faciliter l’accès des salariés au travail.
Eric Le Breton : Les actions mises en place aujourd’hui ne sont pas suffisantes mais les entreprises ne peuvent pas agir seules. Si elles sont obligées de mettre des systèmes en place c’est parce que les pouvoirs publics n’en font pas assez. Ce n’est pas de la mauvaise volonté de leur part mais les pouvoirs publics suivent toujours un calendrier très lent : il faut compter environ 5 ans pour déplacer une ligne de bus ! En attendant, les entreprises ont le temps de déménager plusieurs fois.
Il faut que les pouvoirs publics s’adaptent au rythme de l’entreprise d’aujourd’hui. C’est exactement le même problème en ce qui concerne les crèches. De plus en plus de salariés ont des horaires décalés, pourtant les crèches ferment toujours à 17h30. Il faut que les entreprises identifient mieux leurs besoins et qu’elles travaillent main dans la main avec les pouvoirs publics pour aménager les zones d’emploi.
Eric Le Breton : Les questions de mobilité sont de vieux problèmes. Ils sont apparus depuis les années 60, des solutions ont alors été mises en place. Cependant la définition des problèmes a changé depuis. Il y a eu deux changements majeurs : tout d’abord la péri-urbanisation. Dans les années 1970, les salariés devaient parcourir une distance qui allait de leur habitat situé dans la première couronne autour de Paris, à leur lieu de travail. La réponse a été le développement des transports en commun. Aujourd’hui près de 100 km sépare parfois le domicile du lieu de travail. Il y a eu un étalement considérable, un allongement des distances, une dispersion. Cette configuration ne correspond plus à celle des transports collectifs, il faut proposer d’autres solutions. Le second changement est intervenu sur le marché du travail. Dans les années 70, les salariés étaient en général en CDI, ils savaient qu’ils garderaient leur emploi et cela leur permettaient de se fixer et de choisir un domicile où ils resteraient. Ils avaient aussi globalement des horaires plutôt stables. Aujourd’hui cette stabilité a disparu. Les salariés entrent sur le marché du travail par l’intérim ou un CDD. Ils ont des horaires irréguliers avec parfois de longues coupures entre deux plages horaires et ils savent qu’ils devront probablement changer plusieurs fois d’employeurs au cours de leur vie professionnelle. Il leur est difficile de se fixer dans un endroit. C’est destabilisant pour les salariés mais aussi pour les entreprises. Une nouvelle problématique est également apparue avec le travail des femmes, c’est celle de la garde des enfants
Eric Le Breton : Il n’y a pas de solution miracle mais il existe des solutions dont certaines sont déjà expérimentées depuis des années. En ce qui concerne la mobilité, le co-voiturage, les voitures partagées ou encore le transport à la demande sont des solutions qui existent déjà. Elles fonctionnent même depuis 30 ans mais elles sont prisonnières d’un régime expérimental. Le volontarisme des pouvoirs publics serait nécessaire avec notamment le lancement de campagnes de communication à très grande échelle : des affiches 4x3 et des spots à la radio et à la télévision. Si on offre aux gens un système qui fonctionne bien et qui leur permet de diviser leur budget par 3, cela agira sur les mentalités et cela marchera. En ce qui concerne la garde des enfants en revanche, une avancée sur le plan législatif sera nécessaire car c’est un domaine très protégé. Il faudrait offrir des crèches avec une amplitude d'horaires plus importante! Il en existe déjà qui sont ouvertes 24 heures sur 24 mais cela reste anecdotique. La bonne volonté ne suffit plus, il faut une action. Ce n’est pas facile, cela coince parfois mais cela va bouger quand tous les problèmes seront bien identifiés.

