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PHILIPPE MANCHE
mercredi 15 octobre 2008, 13:46
ENTRETIEN
C'est un Antoine de Caunes serein et mis en confiance par la vingtaine d'avant-premières en France de Coluche, l'histoire d'un mec que nous retrouvons dans un hôtel bruxellois. Le jour de notre entretien, le comédien et réalisateur n'avait pas encore pris connaissance de la plainte en justice de Paul Lederman (l'ancien manager de Coluche) contre la société productrice du film pour l'utilisation du sous-titre L'histoire d'un mec, qui lui appartiendrait de droit. Mais rencontrer « l'enfant du rock » était aussi une belle opportunité pour évoquer un film qui présente de troublantes résonances avec l'époque actuelle.
Tourner un film sur cette période spécifique de la vie de Coluche aujourd'hui, ce n'est pas rappeler aussi la pauvreté du débat politique actuel ?
Exactement. Si vous prenez simplement les sketches politiques de Coluche et que vous remplacez les noms, ça fonctionne toujours. C'est terrifiant. Ce qui prouve bien que ce n'est pas un humour de chansonnier. Ce n'est pas du calembour sur des hommes de pouvoir, c'est un point de vue pertinent et profond sur l'essence même de la politique et sur le rapport à la politique.
En même temps, je trouve qu'il y a des correspondances troublantes, inquiétantes sur la France de l'époque et la France d'aujourd'hui.
Ça fout la trouille
Oui oui, parce qu'on se demande à quoi tout ça a servi. À quoi ont servi des gens comme Coluche, comme Desproges ou comme Bedos. Vingt-cinq ans plus tard et malgré l'émergence des radios libres ou les débuts de Canal +, on est revenu à une frilosité, à une trouille de l'insolence et de l'affrontement brutal avec le politique.
Ce qui est paradoxal parce que je pense qu'il y a rarement eu dans l'histoire tant d'humoristes au mètre carré mais ils ne disent pas grand-chose.
Comment expliquer cette perte de l'irrévérence et de l'anticonformisme ?
Je pense qu'on est revenu à une époque très frileuse parce que les gens se sentent vulnérables, plus encore aujourd'hui. Ils se sentent impuissants face à un pouvoir politique omniprésent et contre lequel ne s'est pas développé de véritable contre-pouvoir ou de résistance. C'est un fait acquis.
On sent qu'il y a un mécontentement, ce n'est pas une époque paisible et totalement résignée mais il y a de la résignation dans l'air. À l'époque de Coluche, un type comme lui qui se lève et qui envoie tout le monde balader, c'est un véritable bol d'air pour tout le monde. C'est une incarnation, au nom de tous. C'est un soulagement, c'est stimulant. Bien sûr, il y a encore des poches de résistance comme Les Guignols, dans un bon jour ou même Charlie-Hebdo. Cet héritage-là s'est disséminé et n'est plus incarné par une figure centrale comme ça l'était à l'époque.
Là où votre film est intéressant, c'est qu'il montre une image qu'on n'a pas spécialement envie de voir chez Coluche
Si vous voulez revoir Coluche, offrez-vous le DVD et vous aurez les sketches, c'est accessible à tout le monde. Ce qui est intéressant, c'est d'aller voir l'impact qu'a eu cette histoire sur lui. Qui est une histoire de fou quand on y réfléchit deux secondes. Bien sûr, il y a eu des hurluberlus qui se sont déjà présentés mais là, un Coluche, avec sa popularité et l'écho qu'il a dans le public Cet écho va se transformer en possibilité de voix, ce qui va le mettre dans la peau d'un homme politique, ce qu'il se refuse totalement d'être. C'est ce paradoxe et cette contradiction qui vont le casser en plein vol.
Qu'a pensé la famille de Coluche de votre démarche ?
Mon premier réflexe a été de contacter sa femme, Véronique, parce que ce n'est pas une période facile dans la vie de Coluche. Je crois qu'elle a été soulagée que ce soit moi qui le fasse et pas Fabien Onteniente. Et en même temps, elle m'a dit que c'était la pire période. Je lui ai dit que justement, c'est sur cette période qu'il y a dramaturgie. Elle l'a admis tout en disant qu'elle n'irait pas voir le film. Je lui ai soumis le scénario parce que j'avais encore durci le trait, au départ. J'allais encore plus loin que ça dans la noirceur.
Par exemple ?
Il y a eu un incident, qui est de notoriété publique, la nuit du 10 mai 1981. Il était à une terrasse d'un café des Halles et des mecs, qui l'ont reconnu, sont venus lui demander des comptes. Ça a fini en baston. Et une des premières choses qu'a faites Mitterrand le lendemain de son élection, c'est d'envoyer un mot à Coluche pour prendre de ses nouvelles. Ce n'est pas anodin.
La scène où Coluche va dans le Nord rencontrer son comité de soutien est très émouvante. On se rend compte qu'il est la voix des sans-grades et des exclus, une espèce de Bukowki français, la popularité en plus
Exactement. Son public est énorme, colossal, il a une popularité invraisemblable en 1980 même s'il ne fait pas l'unanimité et qu'il y a plein de gens qui le détestent et qui lui veulent beaucoup de mal parce qu'il est vulgaire et mal pensant. Tout ce qu'on aime, quoi.
Tous ces gens qui le suivent deviennent des électeurs potentiels et ça monte à 16 % d'intention de vote. Ces hommes politiques qu'il brocarde à longueur de temps, il finit, non pas par en devenir un, mais par remplir le rôle d'un homme politique. Ça a démarré comme une plaisanterie et ça monte en puissance. Et lorsque ça monte vraiment en puissance, le monde politique se verrouille autour de lui pour lui barrer la route, le censurer en télévision Et lui, de se retrouver investi d'une mission qu'il n'a pas réclamée. Là encore, on est dans le paradoxe du clown que d'un seul coup, tout le monde prend au sérieux. Et une fois de plus, pour moi, c'est un sujet de film formidable.
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